Une performance orale réussie, c’est mettre son auditoire en mouvement
Prendre la parole en public demande de s’exposer. Parler de son projet, défendre une idée, présenter son expertise, pitcher une activité : il faut s’assumer suffisamment pour accepter le regard des autres. Et pourtant, une expression orale réussie demande presque l’inverse : arrêter de se regarder parler pour s’intéresser à ceux qui écoutent. Car le public se pose d’autres questions : pourquoi devrais-je écouter ? Qu’est-ce que cela m’apporte ? En quoi cela me concerne ? Et surtout, qu’est-ce que je vais faire de ce que j’entends ?
Performer oralement, cela s’apprend !
La performance orale démarre dès que l’on construit une prise de parole en fonction d’un auditoire et de l’effet que l’on souhaite produire sur lui. C’est bien plus exigeant que réciter un texte sans erreur ou appliquer quelques techniques d’éloquence.
Parler de soi en pensant aux autres
Détecter, comprendre et anticiper les attentes de son public n’est pas naturel pour tout le monde. En préparation d’une intervention, le premier réflexe est souvent de se concentrer sur soi-même : ce qu’il faut dire, ce qu’il ne faut surtout pas oublier, l’image que l’on va donner, sa légitimité, son stress. L’erreur consiste à construire un discours à partir de ce que l’on connaît plutôt qu’à partir de ce que le public a besoin d’entendre. Or, comme dans toute démarche de communication, l’émetteur n’est qu’une partie de l’équation. Le message doit aussi être pensé pour celui qui le reçoit. C’est ce qui permet de choisir une idée forte, d’éliminer ce qui n’est pas utile, d’utiliser un exemple plutôt qu’une longue explication ou de chercher une image qui rendra un concept immédiatement compréhensible.
Cela suppose d’être suffisamment à l’aise avec soi-même pour pouvoir se décentrer. Avant de donner sa confiance aux autres, il faut déjà en avoir un peu pour soi. En formation, je travaille cette dimension en dédramatisant le regard des autres. J’invite parfois les participants à adopter des postures inhabituelles ou à exagérer une articulation, une intonation, une manière de poser la voix. Cela peut faire rire. Tant mieux. Le ridicule ne tue plus depuis longtemps. Ces exercices permettent d’expérimenter ce que produit une voix, un silence, un regard ou une posture avant de choisir ce que l’on veut en faire. Car le corps et la voix ne sont pas des accessoires ajoutés au message : une posture ouverte, un regard franc, une articulation claire, des variations de rythme ou des silences participent à la manière dont il sera reçu.
Préparer beaucoup pour pouvoir s’en détacher
Une de mes convictions : la préparation intervient pour 80 % dans la réussite d’un projet de performance orale. Il ne faut pas pour autant apprendre un texte par cœur. Je conseille plutôt d’en maîtriser la trame, les articulations et certains mots importants. Réciter mobilise une partie de l’attention pour retrouver la phrase suivante. Maîtriser sa trame, c’est être à l’aise pour regarder son public, percevoir une réaction, laisser vivre un silence, adapter une formulation ou rebondir sur un imprévu.
J’utilise souvent une comparaison culinaire pour l’expliquer. Les savoirs sont les aliments, la matière première. Les comportements préparés passent par un entraînement rigoureux, le drill, c’est la recette de cuisine, pour poursuivre l’image. Les improvisations créatives sont le sel qui donne du goût au plat. Sans contenu, il n’y a pas grand-chose à transmettre. Sans entraînement, le stress risque de reprendre le dessus au moment de parler. Sans une part d’improvisation, l’intervention peut être parfaitement maîtrisée et rester fade. Répéter, corriger ses tics, respirer, articuler, travailler les pauses, vérifier son timing restent des fondamentaux. Ils figurent d’ailleurs dans les sept clés que j’utilise comme repères pour préparer une prise de parole. Mais ces techniques sont loin d’être une finalité. L’objectif est de maîtriser suffisamment son contenu pour pouvoir s’en détacher ensuite et entrer réellement en relation avec le public.
L’intelligence artificielle rend peut-être cette distinction encore plus visible. Il est désormais facile d’obtenir un texte correctement structuré, bien formulé et parfois tellement lissé qu’il en devient insipide. Donner un corps à ce texte à l’oral est une autre affaire. Cela nécessite de se l’approprier, lui donner une intention, une voix, une énergie et être capable de le défendre lorsqu’une question fait sortir du déroulé prévu.
Aligner, engager et surtout ancrer
Une performance orale répond, in fine, à la même logique que toute démarche de communication. Aligner, Engager, Ancrer. Aligner, c’est clarifier ce que l’on veut obtenir, construire son message et l’adapter aux personnes auxquelles on s’adresse. Engager, c’est créer suffisamment de relation pour que le public ne se contente pas d’entendre, mais écoute, comprenne et adhère. Ancrer, enfin, c’est faire en sorte qu’il reste quelque chose lorsque l’orateur a fini de parler.
Sur ce dernier point, j’aime faire le parallèle avec AIDA, l’un des modèles classiques du marketing : attirer l’attention, susciter l’intérêt, provoquer le désir et conduire à l’action. Dans une prise de parole, l’objectif n’est évidemment pas toujours de vendre. L’action attendue peut être de prendre une décision, tester une pratique, modifier un comportement, soutenir un projet ou regarder une problématique autrement. Dans tous les cas, il est question d’influencer.
Applaudir un bon orateur ou trouver une présentation intéressante ne suffit donc pas pour parler de performance. Ce qui importe vraiment, c’est ce que le public va faire de ce qu’il vient d’entendre.
Captiver est utile. Convaincre aussi. Mettre l’autre en mouvement, voilà le véritable enjeu.
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